Kabila – Cenco : Chronique d’une défiance annoncée

Kabila – Cenco : Chronique d’une défiance annoncée
 
Des évêques de la Cenco reçus par “Joseph Kabila” lors des consultations ayant précédé le “dialogue”. 

Entre «Joseph Kabila» et la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) le fossé de la méfiance ne cesse de s’élargir. La déclaration faite vendredi 21 avril par les évêques catholiques qualifiant la nomination du Premier ministre Bruno Tshibala d’«entorse à l’Accord du 31 décembre» a fait bondir les caciques de la mouvance kabiliste. En jetant un regard rétrospectif, il apparaît que les évêques catholiques n’ont jamais fait mystère de leur méfiance vis-à-vis du successeur de Mzee. Et ce depuis l’élection présidentielle de 2006 à ce jour. Pour cause, l’homme est loin d’être à la hauteur de la fonction d’exception qu’est celle de chef de l’Etat.

Analyse 

«La Cenco déplore que les consultations entre le chef de l’Etat et le chef de délégation du Rassemblement aux négociations aux termes desquelles allait être nommé le Premier ministre n’aient pas eu lieu. Malgré tout, un Premier ministre a été nommé. Ceci constitue une entorse à l’Accord de la Saint-Sylvestre et explique la persistance de la crise ». 

Ce passage contenu dans la déclaration de la Cenco publiée le vendredi 21 avril a été accueilli comme une « déclaration de guerre » au sein du clan kabiliste. Un clan en plein désarroi avec un chef de file inéligible qui se cramponne néanmoins au pouvoir d’Etat.

Ministre des Transports et voies de communication dans le gouvernement démissionnaire du Premier ministre Samy Badibanga, José Makila Sumanda n’a apprécié que modérément cette prise de position des évêques. Il a qualifié celle-ci de «distraction». «M. Bruno Tshibala est bel et bien le porte-parole du Rassemblement, a-t-il ajouté. Aujourd’hui nommé Premier ministre, selon l’esprit de l’accord du 31 décembre, dites-moi en quoi le chef de l’Etat a violé cet accord ? Ça relève d’une distraction. Les Congolais n’ont pas besoin de la distraction en ce moment. Les Congolais ont besoin des élections».

Il y a seize mois, Makila tenait un discours moins carriériste. A l’époque, il faisait partie des opposants «fichés» à l’ANR (Agence nationale de renseignements) pour avoir participé, en décembre 2016, au Sénégal, à un séminaire organisé par la Fondation Konrad Adenauer. La signature manuscrite de l’ex-opposant est apposée sur la déclaration intitulée « La nation est en péril, Congolais telema [Ndlr : levez-vous !] !!! Lancement de Front Citoyen 2016 ». « Nous assistons à une véritable tentative de coup d’Etat constitutionnel », peut-on lire sur le même document. 

A César ce qui est à César…

José Makila n’est pas le seul à donner de la voix. A l’issue d’une réunion du bureau politique de la mouvance kabiliste, le porte-parole de celle-ci André-Alain Atundu a « recommandé » aux prélats « de laisser à César ce qui est à César pour éviter une confusion regrettable sur le caractère laïc de la RDC ». Atundu sait parfaitement bien que l’Eglise s’est toujours comportée en contre-pouvoir. Elle n’intervient généralement que lorsque l’Etat a failli. C’est bien le cas au Congo dit démocratique.

La déclaration de la Cenco est intervenue 24 heures avant la fin de la mission ministérielle menée par la SADC (Marché commun des Etats de l’Afrique australe). Dans un aide-mémoire daté du 17 avril 2017 remis à la délégation conduite par le ministre tanzanien des Affaires étrangères, Augustine Mahiga, le gouvernement congolais – la Présidence de la République? – dit clairement que le communiqué officiel clôturant cette mission doit «conforter les prérogatives constitutionnelles du président de la République au terme de l’article 78 de nommer le Premier ministre de façon discrétionnaire». 

Ledit communiqué final devait également mentionner que la mission a pris acte « au nom de la SADC de la nomination du Premier ministre Bruno Tshibala membre du Rassemblement (…) ». C’est l’échec! 

Suspicion

Depuis l’accession de «Joseph Kabila» à la tête de l’Etat congolais le 26 janvier 2001, les évêques catholiques n’ont jamais caché une certaine «réserve» voire de la suspicion à l’égard du successeur de Mzee Laurent-Désiré Kabila.

Deux mois avant la tenue du premier tour de l’élection présidentielle de 2006, le cardinal Laurent Monsengwo Pasinya, alors président de la Cenco, lançait le 1er mai un «appel »afin que « la campagne électorale se déroule dans un climat de vérité et de transparence sur les personnes, leur identité ainsi que sur leurs faits et gestes ».

« Mgr Laurent » ne faisait que relayer les interrogations que suscitait la personnalité insaisissable de « Joseph Kabila ». Comme tous les Congolais, Monsengwo savait que ce dernier était né en Tanzanie. Et qu’il a même fait le service militaire dans l’armée de pays. L’homme n’a donc aucune attache psychologique avec le Congo-Kinshasa.

L’insistance du prélat sur l’identité des candidats était due au fait que le président-candidat a porté d’autres patronymes (Kanambe, Mtwale, Hippolyte, Christopher) avant d’opter pour celui de «Kabila». L’homme constitue un mystère pour ses “compatriotes”.

Un leadership visionnaire et dynamique

Dans cette déclaration, Monsengwo n’a pas usé de la langue de bois. Bien au contraire. « Ce n’est un secret pour personne que depuis dix ans, le pouvoir et le gouvernement de notre pays ont été assujettis à des gouvernements étrangers, de sorte que le centre des décisions politiques et socio-économiques de la RDC se trouve en dehors de notre pays.» « Il est temps que ce centre des décisions des institutions et spécialement celles du gouvernement de la RDC soit à l’intérieur du pays.»

Dans une autre déclaration datée du 30 juin 2006, la Cenco exigeait l’institution d’un « comité national de monitoring des élections ». Cette structure devait, selon elle, empêcher la Commission électorale à être «juge et partie» dans l’organisation des consultations politiques.

Deux années après, dans une déclaration datée du 18 août 2008, la Cenco a tenu à mettre les points sur les “I” : « L’Eglise ne cherche pas à se substituer à l’Etat ou aux gouvernant.
Elle souhaite simplement mettre chacun devant ses responsabilités en replaçant l’homme au cœur des choix politiques et socio-économiques (…).»

Pour les évêques catholiques, « Joseph Kabila » est loin d’être à la hauteur des fonctions qu’il occupe. Des fonctions qui requièrent un «leadership plus visionnaire et dynamique». Un avis qui semble unanimement partagé.

Le 23 mai 2015, l’assemblée épiscopale provinciale de Bukavu (Sud Kivu), dénonçaient l’impuissance publique face à l’insécurité pour les personnes et les biens qui règne “depuis vingt ans” dans les provinces du Nord et du Sud Kivu.

Au cours de ce mois d’avril, Mgr Monsengwo a, en sa qualité d’archevêque de Kinshasa, pris sa plus belle plume pour adresser un « message pascal » d’espoir. Le texte a été lu dans toutes les paroisses de la capitale. « Nous vivons dans le pays un temps de confusion, d’obscurité, de désespoir, déclarait-il. Mais nous savons qu’au plus profond de la nuit, l’aurore pointe déjà à l’horizon. Nous ne pouvons pas nous laisser envahir par le fatalisme». 

On le voit, l’église catholique entend jouer jusqu’au bout son rôle de contre-pouvoir. Et ce aussi longtemps que les gouvernants congolais seront défaillants et mettront leurs intérêts oligarchiques au-dessus de ceux de la collectivité…

B.A.W
© Congoindépendant 2003-2017

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